L'Evasion, Alan Thirlwell
Entre Woody Allen et Philip Roth, Alan Thirlwell nous présente Haffner, un homme vieillissant en proie aux mêmes affres d’une quête de sens que Nathan Zuckerman ou le Boris Yelnikoff de Whatever Works, oscillant entre désespoir et dérision, en équilibre précaire, cocasse et miraculeux.
Le qui-où-quand-comment-pourquoi de l’intrigue se résume assez vite : Haffner séjourne dans un palace d’Europe centrale, où il est venu réclamer ses droits sur un domaine dont la famille de sa défunte épouse a été expropriée par les Nazis pendant la guerre.
Ce fil assez ténu n’apparaît cependant que de temps à autre, factuel, net et tendu sous la plume du narrateur, emmêlé, bouloché dans les pensées du héros. Haffner est sans cesse troublé par une confusion de souvenirs et d’associations d’idées en conflit avec ses actes du quotidien, où il n’arrive plus à se prendre au sérieux. Acteur improbable d’un vaudeville un peu graveleux, il cherche en profiteur à grappiller, à mendier encore un peu de jeunesse, abdiquant une forme de dignité consciemment et dans la dérision. Par le sexe, mystère obsessionnel qui le relie au monde des vivants, il se raccroche laborieusement à la chaîne effilochée d’une toile de vie rêche et feutrée au lavage des regrets, dont il cherche à déchiffrer un motif, une signification. Père, époux, juif trois axes qu’il explore sans amertume, sans illusion non plus.
Parfois le narrateur diverge vers son petit-fils Benjamin qui commence tout juste à défricher son parcours, Zinka qui rêve à d’autres vies, son amant qui cherche à vain à se persuader qu’il est heureux. Des contrepoints qui posent les repères de ce portrait, comme autant de lignes de fuite dans un tableau.
Ce roman déroutant m’a paru d’une grande séduction : le style nerveux économe de son vocabulaire, les mille et une touches qui traduisent les petites trahisons dont notre vraie nature piège nos meilleures résolutions, la lâcheté existentielle à se chercher de menues compensations, à préserver son amour-propre d’un examen honnête, la tricherie avec le réel. Mais aussi la résilience, l’humour, et une forme d’acceptation de soi, de quête charmeuse d’un pardon pour des fautes prudemment à demi-reconnues, sans jamais virer à la haine et au dégoût de soi. J’ai aimé ce passage où Haffner n’arrive qu’à se concentrer sur Ella Fitzgerald chantant Cole Porter alors que le directeur de l’hôtel lui parle sérieusement, ou encore Haffner tâchant de démontrer la beauté d’un moment de cricket à un ami agonisant. Et le bilan de sa vie amoureuse, qui traduit à la fois des faits qu’on pouvait lui reprocher et sa manière de les vivre : « Il n’avait aimé que deux femmes dans sa vie, Livia et toutes les autres. »
J’imagine malgré tout que L’Evasion ne peut être au goût de chacun. C’est un roman provocant, un brin insolent à projeter une image peu flatteuse mais assumée. En même temps il s’inscrit dans une tradition romanesque bien ancrée… A voir ce qu’en diront mes lecteurs.
Bonne année!
Concernant les vœux pour 2012, quoi dire maintenant après tout le monde ? Un de mes collègues m'expliquait qu’il n’allait pas me présenter à nouveau ses vœux puisqu’il l’avait déjà fait par écrit. En effet, c’est d’autant plus prudent qu’il m’avait présenté les meilleurs et qu’il ne resterait dans doute plus que du second choix… Donc moi, fine mouche, j’appliquerai une tactique éprouvée : les vœux, ce sera au bout du billet, car je vais garder le meilleur pour la fin : -)
En un début de nouvel année, nous sommes paraît-il toujours en quête de sens à donner à un nouveau cycle, autant dire une nouvelle chance – un peu comme si dans la fuite éperdue du temps, on trouvait un moyen de repartir à zéro quand même.
Dans le dispositif entrent en fanfare les « bonnes résolutions ». En avez-vous pris ? Un coach expliquait l’autre jour sur France Info à quel point elles étaient indispensables, quoiqu’inutiles puisqu’on ne s’y tenait jamais. Indispensables parce qu’elles donnaient l’occasion d’un retour sur soi, d’un bilan, démarche constructive. Inutiles parce qu’elles portaient sur une période trop longue, ou se donnaient des objectifs trop larges ou trop vagues.
Le coach suggérait donc plutôt de réaliser chaque matin son mini-bilan de directions à observer pour la journée ou la semaine, tout en notant les progrès effectués pour tenir la ligne. Une approche positive, en somme, et pas à pas.
Cela m’a fait penser à ma grand-mère, qui me recommandait quand j’étais petite de penser chaque soir au coucher à ce que j’avais fait de ma journée : le positif, le négatif, afin de me fixer la bonne conduite à tenir le lendemain. Ensuite je pourrais m’endormir la conscience tranquille. Pour être très honnête, ce dernier conseil est générateur d’insomnie plus que de sérénité. Mais inversement, celui du coach donne sans doute envie de rester au lit…
Mais il faut savoir ce que l’on veut dans la vie : s’améliorer ou pas. Un étudiant m’expliquant le fonctionnement des pales d’une hélice, me l’a d’ailleurs encore exprimé cette semaine : « a helicopter does not want to fly like a plane .» C’est l’amor fati de Nietzsche, très exigeant mine de rien.
Bon alors et ces voeux, dans tout ça... ? Eh bien je vous souhaite une année de bonheur, que du bonheur - A mon idée cela pourrait être par exemple des joies sereines, des idées sans polémique et des projets sans stress, des échanges plein d'amitié, une bonne santé, l'éclosion et l'épanouissement de tout ce que chacun aime à cultiver dans son jardin secret...
Munch oeil moderne, Polyphonies de Klee, Danser sa vie…
Trois expositions réjouissantes pour l’esprit et les sens se tiennent en ce moment à Paris : Paul Klee, Polyphonies, à la Cité de la Musique, Munch, L’œil Moderne et Danser sa vie à Beaubourg. Leur point commun est de mettre en valeur le bouillonnement intellectuel qui préside à la création, notamment les échanges, les influences des techniques artistiques d’un vecteur à l’autre. Klee, excellent violoniste par exemple et mélomane averti, a cherché à transposer l’écriture musicale en peinture. Munch essaie sur ses tableaux des méthodes de la photographie et du cinéma. Ou encore pour Danser sa vie, le rythme scande la peinture, la danse se géométrise, s’inspire de l’abstraction picturale, d’une vision existentielle déjà pensée et transmise par la peinture ou la sculpture.
Le grand plaisir de ces expositions est l’appel aux sens : on écoute la musique qu’aimait Klee en étudiant ses tableaux, période après période, ou encore l’exposition Danser sa vie s’ouvre sur la chorégraphie de Nijinski sur l’Après-midi d’un faune. L’ensemble est extraordinairement vivant et stimulant. L’expo Munch est sans doute la plus didactique des trois, et assez pointue puisqu’elle aborde l’œuvre de Munch purement sous un angle technique (me semble-t-il). L’exposition de Klee nous ouvre l’univers plus intime de Klee, la musique qu’il jouait en famille, sa correspondance avec sa femme et des amis, ses liens avec le mouvement der Blaue Reiter et du Bauhaus. J’ai traversé Danser sa vie par gourmandise mais sans pouvoir y passer tout le temps que j’aurais aimé, m’attardant sur Nijinski, la sculpture de Calder représentant Joséphine Baker, des toiles de Sonia Delaunay prenant soudain vie à mes yeux, découvrant une autre perception des toiles expressionnistes vues par ailleurs…
The spy who loved me
The Guardian a publié en décembre plusieurs articles sur un dépôt de plainte inhabituelle. Huit femmes, militantes écologistes ou activistes d’extrême gauche, se portent partie civile contre la police (Metropolitan Police) pour fraude et abus de confiance, ayant été séduites par des agents du ministère de l’intérieur – puis abandonnées à la fin de la mission. La liaison a pu durer quelques mois comme une dizaine d’années, des enfants sont parfois nés. Ces femmes désertées du jour au lendemain sans véritable explication (et pour cause) mais qui ont fini par découvrir le pot au roses, dénoncent la méthode, expriment leur souffrance et portent l’affaire devant les tribunaux. Apparemment, l’affaire devrait se régler par un versement de dommages et intérêt en échange d'un arrêt des poursuites, la police étant peu soucieuse de voir ses tactiques d’infiltration exposées au grand jour.
Les Anglais ont une longue histoire d’amour ambigu avec l’espionnage. On se rappellera les agents doubles MI6-KGB recrutés à Cambridge vers 1930 (Kim Philby, Guy Burgess, Donald Maclean, Anthony Blunt), honnis et en même temps coqueluche des médias. C’est peut-être dans ce contexte culturel qu’il faut replacer cet étrange rebondissement.
Mais tout de même.. Comme l’auteur de ce blog est française (scoop), c’est par un esprit nourri des Liaisons Dangereuses, du Rouge et le Noir, Bel-Ami ou Eugénie Grandet que les articles du Guardian ont été lus… Si toutes les femmes victimes d’un baratin charmeur devaient porter plainte, les tribunaux seraient définitivement engorgés. Combien de mariages par intérêt? Comment comptabiliser les fluctuations amoureuses?
D’un autre côté, il s’agit d’une violence d’état, ce qui est différent. Ici les femmes sont comparables à des victimes civiles collatérales lors d’un conflit, un peu comme des femmes violées en terrain occupé. Ou bien c’est comme les populations vivant sur des territoires où des essais nucléaires ont été pratiqués, peut-être… On leur devrait dédommagement à ce titre.
J’avoue une certaine perplexité. Qu’est-ce qui est pire, psychologiquement : se faire abuser par un individu sans scrupule agissant pour son propre compte, ou bien dans le cadre d’une mission ? La manipulation est haïssable – mais à ce compte-là…
Le Cheval de Turin
Comme Melancholia et Tree of Life, Le Cheval de Turin ( 2011, par Bela Tarr) se place sur un terrain métaphysique d’où il convoque Nietzsche et annonce la fin du monde. Il commence par citer une anecdote tirée de la vie du philosophe, qui voyant un cheval buté flagellé par son cocher, s’est jeté à son cou avant de sombrer dans une démence qui dura 10 ans, jusqu’à sa mort. On ne sait pas ce qu’il est advenu du cheval, nous déclare le film, avant de nous montrer précisément un cheval bien fatigué tirer une carriole.
Ce cheval ainsi que son conducteur et la fille de ce dernier sont les trois personnages principaux du film qui se déroule ensuite sur 2h30, nous montrant les 6 derniers jours de leur vie, dans une ferme battue par la tempête sur un plateau dénudé à l’exception d’un arbre dont les branches se tordent dans les rafales. L’image est en noir et blanc, les plans souvent fixes et prolongés dans un cadrage parfait – achevé, définitif. Gestes répétés strictement à l’identique – dételer le cheval, ouvrir fermer le loquet des portes contre le vent et la poussière qui tourbillonne, cuire deux grosses pommes de terre, les éplucher aux doigts et les briser pour en mettre des morceaux fumants dans la bouche en se brûlant, se coucher, se lever, habiller le père au bras droit paralysé, prendre le petit-déjeuner, atteler, aller chercher de l’eau, s’asseoir à la fenêtre et fixer le dehors sans ciller… A noter de réguliers changements de point de vue : le repas est par exemple filmé 4 fois d’un côté différent de la table, ou encore c’est la fille que l’on voit s’habiller une fois et non son père.Tout cela sur fond de sifflement obsessionnel de la tempête en modulation inlassablement reproduite, et parfois quelques lugubres accords de violoncelle et orgue. Irruption d’un voisin atteint de logorrhée, qui vient chercher de l’alcool et explique que la ville a été détruite par la folie des hommes, ou d’une troupe de Tziganes bruyants aux chevaux nerveux qui se servent dans le puits sans égards pour les fermiers, avant de repartir en répondant aux invectives par des menaces. A part ces deux épisodes, le reste du film doit comporter environ dix répliques dont « C’est prêt » (3 fois) et « Putain ! » « Putain », 4 fois me semble-t-il.
Le cheval cesse de s’alimenter avant ses maîtres, sentant peut-être proche la fin du monde. Peut-être le puits s’assèche-t-il parce que les fermiers ne font montre d’aucune humanité envers les Tsiganes. On sent bien que Dieu est mort (pas de 7ème jour, pour nous le confirmer) Aucune vie spirituelle, juste un continuum de génétique du cheval à la fille puis au père – pas d’humanité, juste de la vie. Quelques lignes d’un livre offert à la fille en compensation de l’eau indiquent que la profanation des temples empêche tout retour à Dieu. Le spectateur cherche à comprendre, projette des interprétations, nietzchéennes de préférence.
Ce film ayant reçu l’Ours d’Argent au festival de Berlin, son auteur est sans doute sincère. Peut-être souhaite-t-il nous interpeller sur notre mode de vie. Mais au final, le film ne dit quasiment rien, laissant le spectateur s’écheveler comme la pauvre héroïne en quête de sens. Reconnaissons ceci dit l’esthétique extraordinaire du film et sa recherche visuelle exceptionnelle.
Jean-Jacques Milteau et les Palata Singers, Sceaux What.
Le jazz -club du théâtre des Géneaux, Sceaux What, a accueilli 3 jours Jean-Jacques Milteau et les Palata Singers ainsi que Manu Galvin à la guitare, du 24 au 26 novembre.
Pour ne pas induire mes nombreux lecteurs en erreur, je dois avouer préalablement que je suis fan et inconditionnelle de JJM, dont j’essaie toujours de capter au moins un peu de l’émission « Bon temps rouler » sur TSF Jazz le samedi à 19h (reprise le mardi dans la nuit… ) (bon, d’accord j’arrête la pub)
Cette fois, il était accompagné d’un groupe de gospel venu du Congo (Marcel Boungou, ténor, Gaspard Mifoundoul, baryton, Bernard Mozambila, Basse, Alphonse Nzindou, ténor) et chantant dans leur langue maternelle.
Si JJM a ouvert le concert par un air d’harmonica, puis invité Manu Galvin à nous rejoindre à la guitare, ce sont plutôt les choristes qui ont réellement habité la soirée, JJM et MG se taillant parfois un morceau de bravoure, mais la plupart du temps leur laissant la vedette.
Toute la partie musicale était un régal. Le voilà donc, ce blues africain, racine et tradition où s’ancre le blues du vieux sud et le gospel, revisité à son tour par les musiques modernes. Puissance des voix, très joli dialogue des notes, énergie et tendresse également. Une présence physique qui repousse petit à petit tout au fond les pensées parasites et opportunistes (zut, j’ai oublié d’acheter de la salade, au fait il faut que j’envoie un mail à ..), voire même toute rêverie, un spectacle qui prend possession du public.
Le public de Sceaux, soit dit en passant, doit être un pur cauchemar pour les artistes qui entendent soulever la salle. Toute la retenue sociale qui s’impose le reste du temps pèse comme une chape au moment où il faudrait se laisser aller un minimum. On se croirait à la colo quand un chanteur suggère de taper dans les mains ou de reprendre un refrain en chœur. Du reste pour cette musique-là, il faudrait boire un verre, laisser glisser les glaçons dans un Pimm’s, s’alanguir un peu – sur les chaises en fer, aucun risque. (Bref allez plutôt au Duc des Lombards, ou au Sunside)
S’il fallait trouver un bémol (ça s’impose), ce serait peut-être que JJM est finalement assez froid, un peu dandy, l’air de ne pas y toucher. Le dialogue avec les Palata Singers semblait un peu forcé, ce qui parfois faisait patiner le déroulé, voire trahissait un contrat de pure circonstance.
Mais ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit, j’adore l’humour de JJM, qu’on se le répète, et samedi 19h, n’oubliez pas « Bon temps rouler » !
Où est passé le temps?
Le 23ème forum « LE MONDE » - LE MANS, qui se tiendra du 4 au 6 novembre 2011, a pour thème cette année : « où est passé le temps ? ». Est-ce que tout va toujours plus vite ? Est-ce que sous l’effet de cette accélération, nous n’avons plus le temps de mûrir nos actes, nous vivons sous la pression de l’événement et l’obligation de répondre toujours plus vite aux attentes d’autrui ? Sur le mode, « il n’y a plus de saisons », maintenant « on ne voit plus le temps passer ».
Les problématiques annoncées ont ceci de sympathique qu’elles se fondent sur un ressenti commun à enrichir par les apports de la philosophie et de la physique. Le Monde y consacre 4 pages de supplément où de courts textes résument les interventions. J’apprécie tout spécialement la posture «attention aux terreurs millénaristes» qui diagnostique dans ces cris d’alarme une de ces crises d’angoisse qui caractérisent régulièrement l’humanité. Bien intéressante aussi l’analyse du rythme imposé aux autres comme une marque de domination. Les ordinateurs portables et smartphones mettent plus que jamais tout un chacun à portée des pressions de l’employeur, du supérieur hiérarchique (ou des parents/enfants/amis tyranniques).
Bizarre par ailleurs de prétendre qu’on n’a plus le temps de rien faire, alors que précisément les voyages raccourcis par le TGV permettent de mieux profiter des séjours, que le four à micro-ondes évite de passer une demi-heure à réchauffer un repas et permet de se consacrer à des tâches plus intéressantes. Pour moi, c’est un peu comme si on regrettait l’invention du lave-linge ou du lave-vaisselle…
En revanche, peut-être se fixe-t-on plus (trop) de tâches à réaliser parce que le temps qu'on y consacre diminue, en évaluant mal nos capacités. Les conditions de production ne sont pas seulement liées au temps d’accomplissement : si on dispose de deux heures, on peut effectuer mettons 3 tâches d’environ 40 mn, mais pas 24 tâches de 5 minutes…
Evidemment les relations humaines changent avec la technologie : avant l’invention du train, on attendait plusieurs semaines une réponse par lettre de poste... Raphaël Enthoven interroge d’ailleurs très joliment le vocabulaire : «peut-on encore parler d’accélération du temps quand sous l’effet de la technique, toute attente est réduite à néant ? Le terme d’accélération est-il adéquat pour désigner la suppression des intervalles?»
La pensée du temps n’est pas la même suivant les époques et les civilisations, ni sans doute les individus. La relativité nous suggère de lui adjoindre la notion d’espace… Finissons sur une autre citation de Raphaël Enthoven « Comment appeler ce temps qui, passant à la vitesse de la lumière, substitue l’extase de l’immédiat aux délices de l’attente ? »
The Artist
The Artist, de Michel Hazanavicius, surprend et intrigue comme un éclat de strass dans le ciel nocturne et très vite nous décale vers une autre vision du monde et un autre langage sensoriel: noir et blanc sont les images, pas de dialogue puisque le film est muet - tout s’exprime entre corps et décor, les visages et la musique.
L’histoire est centrée sur un certain George Valentin, star du cinéma muet au faîte de sa gloire en 1927 et mis à mal par l’avènement du cinéma parlant. La profonde originalité du film est qu’il est tourné « à la manière de », et ne se contente pas de quelques scènes représentant les tournages de l’époque. Il s’en donne à lui-même le cahier des charges. Mais plus encore, il parvient à revisiter la période avec une perception contemporaine en jouant sur des tableaux inattendus : des personnages mythiques (le producteur au gros cigare, la starlette etc) qui paraissent tout à fait réalistes, des conventions narratives qui dérapent dans une pirouette, des références multiples qui tiennent le spectateur en alerte.
La distribution est en elle-même étonnante puisqu’on y trouve des acteurs fétiches de films américains. Jean Dujardin est épatant, et le charme de Bérénice Béjo dévastateur. La bande-son est un régal de jazz.
Ce film est un moment de plaisir, de délice, même, et de gratuité totale… Un bijou rare.
Le Sel, Jean-Baptiste Del Amo
Ne connaissant pas cet auteur, et n’ayant pas entendu parler de ce roman qui a participé à la rentrée littéraire 2010, c’est par hasard qu’il m’est tombé entre les mains, prêté par une amie. « C’est l’histoire d’un jeune homosexuel », me l’a-t-elle résumé. En fait c’est un roman choral, où chaque lecteur peut s’attacher à tel ou tel personnage en fonction de ce qui l’accroche. Une veuve, Louise, souhaite réunir ses enfants et conjoint(e)s pour un dîner qu’elle va s’affairer à préparer avec l’aide de sa fille, Fanny, avec qui elle entretient des rapports mi-figue mi-raisin. On suit les pensées de Louise, qui songe à Fanny et ses autres enfants, Albin (autoritaire, borné, porteur d’une certaine violence), Jonas (homosexuel, en souffrance, rejeté par son père..) Le récit s’enrichit également des pensées des trois enfants, en quelque sorte capturés à certains moments de la journée, comme si une caméra/micro/détecteur de pensées se braquait sur eux tour à tour. Des souvenirs et retours en arrière se mêlent aux scènes où les personnages vivent en contrepoint des réflexions de leur mère, s’éclairant sous d’autres regards et notamment celui du lecteur.
Sur le thème classique du repas de famille, Del Amo écrit une variation intéressante – on est seulement dans les préparatifs et l’expectative. Mais déjà les conflits se ravivent, les souvenirs s’imposent et appellent des mises au point.
Les relations mère-fille sont ciselées et sonnent très juste. Comment l’amour, ou la pudeur, ou un reste de respect intimidé peuvent interrompre un échange, ou le dévier du verbal vers un contact physique ou simplement un silence partagé.
Les relations père-fils sont intéressantes aussi, notamment par rapport à la sexualité.
Mais il finit par y avoir trop de tout : on remonte à deux générations pour expliquer, voire excuser le père. Fanny est non seulement victime, mais doublement victime et même triplement si on considère les secrets qui l’empêchent de se justifier ou simplement de s’exprimer; Jonas a des rapports compliqués avec ses compagnons, mais il faut encore qu’on ait le détail des tribulations de Nadia, une transsexuelle.
Le style est très chargé, et les passions constamment exacerbées. Jamais la moindre mesure: la douleur est atroce, l’amour rageur, même la masturbation est furieuse (aie !). Soit l’été est aride, soit la pluie cavale. Au mieux on retient sa rancœur, mais c’est alors un déchirement intérieur. Les mots sont parfois curieusement appariés et se tuent mutuellement. Trop de préciosité tue l’émotion.
Mais en même temps, relus pour ce billet en sautant d’une page à l’autre, certains passages qui m’ont lassée la première fois en lecture continue me paraissent maintenant forts, évocateurs, poétiques. C’est l’accumulation qui est excessive.
Donc voilà un romancier dont j’attends le prochain roman avec intérêt.. Il faudrait peut-être que je lise le premier, « Une éducation libertine » (2008)…
Mais dès que possible, c’est plutôt le dernier Finkielkraut, Et si l’amour durait, qui va me retenir, car Pâquerette me le recommande…
Voir la télé et mourir
Le Monde de ce week-end appâte ses lecteurs par un titre racoleur « La télévision nuit gravement à la santé », avant d’annoncer que chaque heure de télévision regardée à partir de 25 ans ampute le téléspectateur de 21.8 mn d’espérance de vie… Par exemple, pour ma grand-mère née en 1920, qui regarde la télévision au moins 6h par jour depuis 50 ans, cela représente un peu moins de 4 ans perdus. Comme à son époque, elle avait une espérance de vie de 72 ans, et qu’elle en a maintenant 20 ans de plus, je reste perplexe. On m’objectera que ma grand-mère est une femme d’exception, ce dont je me doutais déjà un peu.
Bon.
Au bout d’une longue colonne et demie de statistiques alarmantes et de prévisions sinistres, on nous cite une spécialiste de l’Inserm: « tout cela n’est pas dû à la télévision en tant que telle. Cela tient surtout à ce que regarder la télévision est une activité sédentaire, au cours de laquelle on développe des comportements alimentaires qui ne sont pas excellents. » (On notera la rigueur scientifique à l’œuvre dans cette analyse qui a dû passer le cap des peer reviews les plus sévères)
Ah.
Mais tout de même, s’entête l’article, la passivité d’esprit associée aux émissions de télévision provoque – ou tout au moins reflète - une « participation réduite à des activités intellectuellement stimulantes ». C’est l’Alzheimer qui nous guette, avec 30% de chances supplémentaires de le développer à chaque heure de passivité. Pour les enfants, c’est le développement intellectuel qui est sans doute menacé.
D’accord.
Donc en fait, ces 21.8 mn de vie en moins par heure de télévision sont probablement le prix de toute heure passée à se laisser aller en grignotant des douceurs ou à siroter un petit cocktail, ce qu’on appelle couramment le farniente
Ce qu’on ne sait pas, c’est ce qu’on perdait en espérance de vie avant la télé. Car rien ne prouve qu’autrefois, on occupait mieux ses journées…
A vrai dire en tout cas, je regrette un peu le temps perdu à lire cet article. Mais il m’a reposée, finalement, car moi, je repousse constamment les bornes de l’Alzheimer par une activité intellectuelle effrénée : en effet, je suis dans une période de ma vie où je fais des papiers.
Ce qui signifie : je consulte, je souscris, je remplis, je m’abonne ; j’opte pour, je joins, je certifie sur l’honneur, je coche, je justifie, je relève, je déclare; je signe, je date, je photocopie, j’enveloppe, je timbre, je recommande, je poste, je reçois confirmation, j’accuse réception. J’archive, je classe, je mets à jour.
Clairement, j’ai augmenté mon espérance de vie.
Et mon taux d’ennui actualisé aussi. Et là, on n’est pas dans le prévisionnel.
Bon, voyons, qu’est-ce qu’il y a ce soir à la télé ?



