Dans le numéro spécial Noël de The Economist , très soigné comme à l'habitude, on peut lire un étrange article: Arguing to Death, qui porte à la fois sur Socrate, sa vie, son oeuvre, et l'éclairage que sa trajectoire et son "destin" (la ciguë) portent sur la démocratie athénienne, et plus surprenant, la démocratie américaine moderne. Quelques questions et observations pour démarrer:

Comment Athènes, si fière de sa démocratie et de son ouverture au débat d'opinions, a-t-elle pu condamner Socrate à mort? Comment les Etats-Unis vivent-ils leur propre démocratie?

Socrate a-t-il révélé des failles irréductibles de la démocratie? Ou bien Athènes a-t-elle riposté à un ennemi de l'intérieur qui la menaçait dans son intégrité?

Socrate aujourd'hui aurait sans doute remis les USA en question, comme il le faisait à Athènes - peut-être aurait-il été poursuivi et condamné une seconde fois...

L'article évoque les apports philosophiques de la dialectique, mais précise que Socrate était "poil à gratter" en diable, et qu'il énervait tout le monde à questionner les autres sans lui-même jamais se prononcer sur rien. De nos jours, Socrates n'épinglerait plus les sophistes mais les "spin doctors" et dédaignerait sans doute les débats publics (organisés sur la réforme de la santé aux USA, comme en France sur les nanotechnologies ou l'identité nationale), où chacun attend son tour pour tâcher de convaincre sans écouter les arguments des autres ni chercher une position commune. Déjà il fuyait les assemblées publiques auxquelles les citoyens d'Athènes devaient normalement se consacrer.

L'auteur évoque aussi Xanthippe, la femme de Socrate, non pour son légendaire (prétendument) mauvais caractère, mais pour expliquer qu'avec ses trois enfants , elle ne mangeait guère à sa faim pendant que son époux hélait les badauds sur l'Agora.

Au delà d'aspects biographiques pittoresques (que je ne connaissais pas), l'article s'attache à analyser l'influence politique de Socrate, apparemment soupçonné de sympathie pour Sparte, l'ennemie de la guerre du Péloponnèse, oligarchie aux fondements très différents de ceux d'Athènes. Plusieurs coups d'état (comparés au 11 septembre) ont ébranlé la cité, fomenté par de riches Athéniens dont certains disciples de Socrate, voire même parents de Platon. La cité idéale de La République s'inspirait en partie de Sparte, et l'article explique qu'admirer cette dernière était très en vogue parmi les intellectuels en vue. De là à comparer avec les milieux pro-communistes pendant la guerre froide aux USA, où les défenseurs du Jihad aujourd'hui, il n'y a qu'un pas, rapidement franchi par le journal.

Socrate apparaît ainsi comme un anti-conformiste possédant le courage de mourir pour ses opinions, démontrant un "héroïsme individualiste" promis à devenir une des valeurs phares du monde occidental, notamment aux Etats-Unis (voir Ayn Rand et The Fountainhead, où Roark, le Génie, trace sa voie vers le pinnacle dans la solitude, la détermination et l'indifférence aux revers)

Mais (et je suis toujours le déroulement de l'article)  l'anti-conformisme possédant en germe le danger de sédition et de subversion, un groupe menacé par ailleurs requiert parfois qu'on se serre les coudes, et élimine le grain de sable qui grippe les rouages. Même si plus tard, Athènes s'est mordu les doigts d'avoir ainsi failli à ses valeurs, tout comme étaient indignes des Etats-Unis le Maccarthysme, la torture et les menaces à la liberté individuelle des Américains suspects de collusion avec les auteurs des actes terroristes du 11 septembre.

Les Socrate de ce monde seraient donc là pour tester la sincérité de l'engagement d'une Société envers certaines valeurs, et si la Société échoue, la ramener dans le droit chemin.

Article ambigu, tout de même, qui donne à réfléchir.

La seule certitude que j'en tire, puisqu'à aucun moment il ne s'attarde sur la validité des thèses soutenues, c'est qu'il prône la liberté d'expression.

Mais son analyse qui explique les dérapages d'une manière très raisonnable, semble un peu fataliste, aussi... Ce article ne serait-il pas un peu complaisant envers les USA de Bush?.. Il n'identifie pas le Socrate d'aujourd'hui, par exemple, et les victimes qui ont subi un déni des droits de l'homme  étaient peut-être juste au mauvais endroit au mauvais moment... Rien à voir avec un intellectuel prêt à mourir pour ses principes.

Et n'y a-t-il pas d'autre chemin que de répéter le scénario du Fanatisme, de l'Ignorance et autre Vanité qui font chuter les meilleurs? Ou bien de reproduire le schéma du bouc émissaire? 

Une tâche des démocraties (des citoyens) serait peut-être de défricher de nouvelles pistes...