Attention, spoilers en chaîne...

La Cité perdue de Z, de James Gray, pourrait passer pour un biopic sur le major Percy Fawcett, raconté d'une manière plutôt chronologique et linéaire. Presque sage, si on ne fait pas attention aux grains d'excès qui tout à coup enraient un mécanisme bien huilé et lancent les rouages dans un dérapage incontrôlé. La scène d'ouverture avec sa chasse à courre rituélisée donne le ton : le major choisit de fausser compagnie au groupe et coupant à travers bois, se donne de tout son élan dans l'action, tue le cerf et gagne son pari... avec lui-même - car il avait une idée en tête. Ce que j'ai fini par ressentir, c'est que les faits objectifs ne sont pas réellement le sujet du film. Plutôt qu'une biographie, The lost city of Z étudie l'imaginaire et comment les représentations intérieures poussent les êtres humains.

C'est pour racheter son nom que le major va partir en Amazonie cartographier un fleuve jusqu'à sa source. C'est pour défendre l'image d'une civilisation perdue qu'il y retourne ensuite. Tout ce temps, les dialogues ou ses réflexions dressent devant ses yeux le bonheur conjugal ou le devoir paternel qu'il a laissées derrière, et l'interrogent sur lui-même et ses ambitions, rêves, chimères... La société savante qui l'envoie remet aussi en question ce qu'il a vu, ou cru voir: ces traces d'une civilisation inconnue, un délire d'esprit épuisé? Et quand il est sur place, on se prend à regretter l'absence de téléphone portable ou autre appareil photo pour accréditer les images. Ce qu'il a dans l'esprit a pour le héros autant de réalité que ce qui l'entoure. Et quoi dire sur les arguments qu'il oppose à sa femme qui voudrait l'accompagner en Amazonie? Il faut un entraînement militaire, une forme physique sans faille... Mais il emmène Murray, ventripotent et essoufflé, qui ne pourra pas suivre le rythme de l'expédition.

"Quel sorte d'homme suis-je donc pour abandonner la femme qui m'aime et mes enfants afin de cartographier un fleuve..?" murmure-t-il après avoir échappé aux sagaies et aux piranhas. La sorte d'homme qui s'oublie lui-même et les autres parce qu'il est tout entier tiré ailleurs et plus loin. "A man's reach should exceed his grasp,/Or what's a heaven for?” murmure le major à son fils, une citation de Robert Browning (Andrea Del Sarto). Son épouse vit de même, qui finit par se convaincre de l'encourager dans sa quête. Tout comme nous tous, dont les choix sont souvent dictés par des impératifs qui nous gouvernent et nous échappent. A chacun la charge de la preuve, et pour ce film, dans une humilité et un doute émouvants.

La dernière partie est spécifiquement intéressante, rétrospectivement, puisqu'elle est toute imaginaire, justement : les explorateurs n'étant jamais revenus de la troisième expédition, c'est le réalisateur ou peut-être l'auteur de l'ouvrage-source qui ont tout inventé - un exemple où la fiction dépasse le réel pour transcender la singularité des péripéties en humanité frémissante.

Les acteurs sont excellents, Charlie Hunnam, Sienna Miller notamment, et le film ne se transforme ni en blockbuster, ni en épopée de démence et démesure à la Herzog, restant toujours plutôt poignant, juste, retenu.